Germain Roesz

Peintures & sculptures

La couleur souveraine

J’ai en commun avec Germain Roesz une blessure, une sorte de  meurtrissure ardente de la lumière. Une avalanche muette à l’œuvre dans le jardin du ciel a éclipsé notre regard au moment d’ouvrir les yeux pour l’inverser dans l’englouti. Une sorte de roucoulement du temps. Du langage. Comme si nous avions perdu d’avance, gaspillé, fracturé notre accès à la réalité à la première sortie des eaux. Oui, comme si l’éblouissement nous avait brûlé à vie et que toute notre volonté serait consacrée à des retrouvailles pour donner sens et forme à cette tragédie du manque et de l’abandon. De la brûlure et de l’embrasement.

Depuis nous gouvernons tant bien que mal des contradictions qui, en nous tiraillant entre l’amour exigeant et l’ascèse, nous oblige à créer des liens, mais entre quoi et quoi ? à inventer des outils de cathédrale et de grottes ornées de signes plus vieux que le monde, des compas de silence et des règles d’or, des nombres qui se déchainent à échancrer les angles du réel.

Chez moi coule un sang d’encre ourlé de fenêtres et de prairies humaines, chez lui, de la couleur à briser la surface lisse des étangs, à mordre sa propre faim, à se défaire de soi, de toute immobilité refusant le regard, une couleur aussi fine que les ailes des papillons sur la vitre, le rose de notre peau à travers la porcelaine des tasses, le filigrane sur la pelure des timbres, une couleur de traversée, d’occlusion du ciel, de chuchotement avant la clameur. Est-il possible que la blessure d’un texte rejoigne et fraternise avec la blessure de la lumière de Germain Roesz ?

Finalement, notre zone d’empathie, les mots, les mots du poème ou les mots de la peinture, dans ses toiles, se décolorent, se fondent aux pigments avant de rejaillir des rêves plein les yeux comme si leur vie fœtale sous la toile leur avait rendu l’énergie de parler avec la couleur, d’inventer des phrases entre la ligne et la courbe, des sortes de Noces avec l’aube et le crépuscule, entre l’alpha et l’oméga, la révélation et le secret, mais seulement dans la profusion de l’instant où tout étincelle, scintille et culmine avant de disparaître.

Le pinceau de Germain Roesz déroule et laisse en suspens de longs mouvements de phrases tellement inviolables qu’on est incliné vers leur mystère et qu’on se réjouit de se laisser traverser par quelque chose qu’on aurait pu ne pas voir et ne pas entendre, oui, entendre, car ses bâches une fois accrochées dans l’espace chantent, respirent aussi,  comme respirent les arbres et le silence dans les petites abbayes romanes, et quelque chose d’aussi fragile et subtil qu’un soupir de la lumière se manifeste dans cet espace derrière les yeux ou quelque chose comme de l’âme voudrait qu’on la baptise autrement qu’avec des cierges et des prêtres, de l’encens et des prières. Car c’est un autre corps qu’il s’agit de réveiller ici, le corps caché, et la couleur à elle seule doit devenir cette prière.

De la douleur profonde de consentement impossible et de pensée entière s’est retirée en nous jusqu’à son point d’incandescence. Nous voudrions qu’elle reste dans cette nuit qui la mange jusqu’au sang. La peur de l’homme est ce pollen qui laisse entre les doigts des traces de désir. Nous sommes appelés, dans la peinture de Germain Roesz, à relier tout ce qui est cloisonné en nous au franchissement.

On se souvient alors d’une lumière avant le regard, bien avant les eaux fœtales et la conjonction des sécrétions qui ont fait de notre œuf, une mémoire. Il nous manque le mot, le geste capable de tenir entre leurs mains ce tremblement coloré de l’infini. Les ténèbres n’existent pas dans le néant. Leur convulsion, leur reptation engendrent une accélération du visible en son point de rupture avec les formes. C’est le Retour Amont dont parle René Char, une possibilité d’inventer, de fracturer le réel pour ouvrir un passage.

Toutes ces toiles entrebâillent, suspendent, ouvrent donc des portes vers ce que nous avons oublié et que nous reconnaissons pourtant, en agitation dans le trou noir de notre existence : l’avant soi comme une foudre s’étant jeté sur la chair pour nous engendrer. Puis nous dissoudre à nouveau dans le grand souffle.

Ce retour aux sources immatérielles ne parle pas de Dieu mais de l’ordre du mouvement dans la lumière originelle.

 

Echo pris en tenailles

Des voix longent le mur sous l’encre ombragée de ce buisson en fleurs : ma main. Du sommeil invente une nappe pour les corps qui refusent la nudité, entravés seulement de légendes sur la mort. Autour de l’air, du ciel invente une solitude infinie aussi précise et pointue qu’un couteau planté dans le dos d’un arbre. Qui creuse la nuit en objet d’amour voit apparaître son propre visage, lacéré d’étoiles et de gouffres. C’est donc cela mourir : une illusion sans issue. Un trou dans la durée fera de nous une rumeur à peine audible. Les monuments funéraires sont les excréments de notre peur et n’accouchent plus de souvenirs mais de poussière er de ruines. À force d’enlaidir ce qui nous tient en vie, les horloges oublient de nous dire le soleil et de tatouer le temps d’effondrements salvateurs. Rien ne nous consolera de cette disparition dans les racines de l’arbre. À part le fruit des bourgeons. Tant qu’un promeneur passera par là pour les voir.

 

Dominique Sampiero

Penser avec la peinture. Etre pensé par la peinture. Pas de ligne droite pour avancer, juste des volumes en expansion. Une idée de l’art qui augmente le réel et la vie. La volonté de faire surgir du sens non encore là. Parvenir à la lumière. Fracasser l’obscurité du monde. L’ensemble est géométrique et organique et mathématique et disparate et hétérogène et cru et harmonieux et beau et haut et bas et grand et petit et monumental et avec tout ce qui manque.

Germain Roesz

janvier 2019

 

 

Extraits de poèmes publiés dans la revue Poésie Première 

En relation à la peinture de Germain Roesz

…cela s’échappe cela fuit se défait se console cela arrive cela se tourne vers toi
cela te conduit vers toi qui est dans la peinture à l’intérieur où donc caché
recroquevillé réconforté retrouvé une main dans l’ensemble des mains
absentes une main s’est tendue donnée chaleur la couleur oscille trouve sous
l’oeil un abri de chair une pente douce vers qui vers quoi vers ce quelque chose
au monde qui vient y naître qui écume l’oubli racle des sols perdus dans quelle
mémoire et dans le battement des cils au loin à l’horizon qui s’efface toujours
qui reprend son interrogation qui s’élance tu t’appuies sur quoi dans cet
étonnement liquide cette aventure déchirée d’avance par des oiseaux et noires
sont leurs ailes elles couvrent cette errance où tu aboutis peut-être sur une
rive que tu ne voulais pas la nuit est comme un bonbon entre les dents glissée
entre les lèvres tu la craches tu remues ton silence tu le parcours de frissons
lents et lourds trois cercles se devinent au bras de qui ces anneaux de couleurs
tu cherches juste où périr c’est là où sans amour échouent les hommes de peur
retournent en vain le sablier tu fouilleras le ventre de la perle tu reconstruis la
question tu échappes tu fuis tu n’es pas consolé tu te défais cela arrive tu
recommences… 

 

…corps dessus corps dedans corps partout pas là corps appelé espéré attendu et
déjà toujours parti enfui dans la débâcle le nid d’acier du monde le froid du ciel
dans les mains loin le froid la nuit le travail du jour dans le silence un repos
vous disiez un calme parfois dans cette absence de bleu de bleu touché vous
comprenez du bleu sur la toile mais pas touché pas mangé pas devenu le bleu
un bleu peint à distance de votre corps une sécrétion du regard qui est dans la
main des choses dans l’envol des paupières qui tant espèrent on ne retient pas
on ne prend rien en nous qui donc nous a oubliés quelque part nous a traînés
ailleurs et confisqués ce qui te reste de corps est là dans des images qui te
répètent inlassablement que tu fabriques avec des mots qui sont de la langue
éblouie étonnée de la langue qui se mâche elle-même qui se rencontre dans la
bouche du silence elle combat elle hurle elle se défait se déchire et d’un coup
se répand dans ce noir qui vient sur tout qui se berce parfois et tu descends
dans le vide dans le gouffre où personne est partout alors on parle on ne dit
rien de plus on parle c’est pour ne pas mourir pour ne pas disparaître oui on
parle c’est pour ça…

 

Claudine Bohi